De 0 à 5 ans, environ, j'ai été incroyablement mignonne. Mignonne comme le sont tous les petits enfants. Avec un sourire candide et communicatif. Des yeux noirs et pétillants de bonheur. Des joues rondes et appétissantes. Quand je regarde des vidéos datant de cette époque, je n'ai rien à me reprocher. J'étais adorable, et ça finissait là.
Entre 5 et 6 ans, elles sont apparues. Les lunettes. Démesurément grandes et blanches (elles sont ensuite devenues multicolores, puis noires...). Je ne sais pas si c'est de leur faute, mais je crois que c'est à partir de cette année fatidique que ma confiance en moi est descendue en chute libre. Je n'étais plus une petite fille adorable, mais un cerveau. Mes parents, ma famille et mes amies vantaient mon intelligence. Alléluia ! Lunettes et première de classe, ça va ensemble, à ce qui paraît. Et à la même époque, mes cheveux se sont fait courts. Rien pour arranger les choses.
Oui, c'est à partir de cette époque que je suis devenue une sorte de vilain petit canard. Que je me suis mise à me voir comme étant ordinaire. Banale. Particulièrement peu digne d'intérêt pour le sexe opposé. D'ailleurs, les garçons me voyaient plus comme une copine qu'une petite amie potentielle. Une serveuse dans un restaurant a déjà cru que j'étais un garçon, même si je portais un manteau rose. ROSE. Et, au secondaire (et je crois même au cégep - bordel !), dans l'autobus, à quelques reprises, on m'a fait le même coup. Excellent pour l'égo. Fantastique. Extraordinaire. De façon générale, les filles m'aimaient bien, parce que j'étais loin de constituer une menace pour elles. Et lorsque venait le temps, en classe, d'écrire des dissertations sur ma personne, je me décrivais de façon peu positive. Très peu élogieuse. Certes, je me savais brillante, créative, mais jolie ? Bof. Pas vraiment. Sur une échelle de 10, combien ? 6. Un généreux 6. Juste assez pour ne pas couler un test. Évidemment, me voir en photo, en vidéo était un véritable calvaire (et l'est toujours).
À 19-20 ans, après qu'on m'ait associée une énième fois à un stéréotype à lunettes (à savoir Velma, dans Scooby Doo), je me suis décidée : je suis allée chez l'optométriste, et je me suis payée des verres de contact. C'est à partir de ce moment-là que j'ai eu l'impression qu'on commençait à me percevoir différemment. Tout à coup, j'étais devenue une femme. Tadam ! Magie ! Fascinant, n'est-ce pas ? Il ne suffit que de se débarrasser de vulgaires petites lunettes pour que le monde vous voit autrement. Tout comme dans le conte, le vilain petit canard était devenu un cygne. Et les cygnes, ça attire le regard des hommes. Plus qu'avant, ça c'est sûr. (Cependant, j'ai constaté que lorsque l'on devient mignonne, on perd en même temps notre intelligence. Les gens nous répètent la même chose à plusieurs reprises, alors qu'on avait compris au premier coup. Charmant...)
Quel pouvoir, quand on se rend compte que l'on est aussi un visage, un corps... Cela donne envie de séduire - par un regard - le plus d'hommes possible. Pour se prouver qu'on n'est pas moche. Parce que, malheureusement, même devenu un cygne, le vilain petit canard demeure. Il ne disparaît jamais complètement. Du moins, son souvenir ne disparaît pas. De même que les cicatrices qu'il a laissé. Il reste caché, dans les confins de l'inconscient. Il ressurgit, de temps à autre, lorsqu'un garçon me plaît. Il fait en sorte que je me compare aux autres. Au lieu de penser à mes qualités intérieures, je désespère à propos de mes défauts physiques. Non. Je ne crois pas qu'on puisse panser une estime de soi vascillante simplement en retirant ses lunettes. On aura beau me répéter que je suis jolie, que je suis belle, que j'ai "une belle face", ça rentre par une oreille, et ça ressort par l'autre. Ou ça dure l'espace d'un moment... jusqu'à ce que je vois d'autres filles (plus petites, plus minces, avec de plus grands yeux, des lèvres plus pulpeuses, bla bla bla) et que je recommence à me comparer.
Voilà donc, grosso modo, où j'en suis.
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